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          Francis Combes                               Rouben Melik

Poète et directeur des éditions

Le Temps des cerises.

Poète, journaliste, essayiste, critique littéraire. Membre de la rédaction de la revue "Europe"

Francis Combes poète

ROUBEN MELIK,  L’OR DES MOTS ET L’ORDINAIRE DU JOUR

 

J’ai fait la connaissance du poète Rouben Melik  en 1980 , rue Richelieu, dans son bureau des Editeurs français réunis, la maison d’édition fondée par Aragon au lendemain de la guerre et que dirigeait Madeleine Braun. (Madeline Braun fut une grande figure.  Résistante, elle fut – même si cela est oublié aujourd’hui, - la première femme à présider l’Assemblée nationale). Dès ce premier contact, j’ai été sensible à ce que j’appellerai l’élégance de Rouben Melik. Et cette impression première ne m’a pas quitté pendant la trentaine d’années qui a suivi et pendant lesquelles nous nous sommes côtoyés, parfois quotidiennement, aux éditions Messidor et à la revue Europe. Rouben Melik était d’une courtoisie rare.  Aussi rare hier qu’aujourd’hui. Il était poli, pas comme un être policé qui sait arrondir les angles. Car il était tout à fait capable de colères et d’emportements… Non, plutôt comme une pierre précieuse, une agate ou une topaze, à qui un long polissage a donné sa lumière, son éclat.

 

Il  y a en effet chez  Rouben Melik, et dans sa poésie, quelque chose de précieux.  Mais de simple aussi. Peut-être cela a-t-il à voir avec ses origines. Rouben était issu d’une famille d’orfèvres, anoblie  à la cour du Shah de Perse, d’où ce nom de Melik, prince en arabe, qui s’était installée en France à la fin du XIXe siècle. Rouben, lui, était un orfèvre du vers. Tout écrivain est sensible aux mots qu’il utilise. Lui, les polissait, il savait leur poids et leur valeur. Il affectionnait parfois certaines tournures un peu précieuses, qui nous viennent du XVIe siècle, mais il aimait aussi les formules les plus simples, les mots les plus communs, dont il s’attachait à rendre l’éclat, par exemple dans ses recueils « Ça suit son cours », ou « l’Ordinaire du jour »…

 

Rouben Melik est un poète qui peut dérouter. D’abord pour sa forme apparemment classique, et sa pratique de l’alexandrin rimé.  Alors que la quasi totalité des poètes du siècle l’avaient délaissé. En particulier parmi les poètes de sa génération. (Aujourd’hui, le vers régulier est remis à l’honneur, même si c’est souvent d’une manière plutôt pauvre, à travers le slam… mais il en allait tout à fait autrement au siècle dernier). Or Rouben Melik aime l’alexandrin, il aime les rigueurs de la prosodie classique, il les maîtrise, il en joue et il s’en joue. 


Rouben était un orateur, un poète de la voix. Il a longtemps travaillé pour la radio et plusieurs de ses grands poèmes, comme Lynch ou Madame Lorelei ont été dits sur les ondes, par des acteurs ou des chanteurs comme Germaine Montero. Rouben, lui, connaissait les poètes classiques et les aimait. Ceux du passé, ceux du XIXe siècle, les Parnassiens, les symbolistes. On pourrait lui trouver des affinités avec Paul Valéry, voire avec Mallarmé. Mais s’il s’inscrit dans une tradition, il ne la répète pas. Il la prolonge et la transforme. On peut même dire qu’il la subvertit. Son alexandrin n’a cessé d’évoluer, pour éviter les effets de monotonie que peut entraîner un rythme trop régulier. Son alexandrin est un alexandrin renouvelé, souvent brisé, enjambé, avec des rimes inattendues placées par exemple à la coupe des mots. Il le manie et le malmène avec virtuosité. Parfois, entraîné par cette musique du vers, on peut avoir le sentiment que se perd le sens ou que nous, nous y perdons. C’est que  la musique des mots et de leurs associations peut aller jusqu’à l’ivresse  (et il y a là quelque chose, qui, en dépit de la forme, le rapproche des surréalistes), une ivresse communicative. Il y a des poètes diseurs et des poètes chanteurs…

Rouben fait incontestablement partie de l’espèce « chanteurs », même s’il dit, aussi. Cette dimension du chant l’apparente à Aragon… Même s’il fut très proche d’Eluard, et  partage avec lui le souci de l’espérance. A propos de cette génération de poètes issus de la Résistance, (parmi lesquels on pourrait aussi citer, - outre Pierre Gamarra et Charles Dobzynski - Jean Marcenac et Jacques Gaucheron), disons qu’ils ne furent pas des poètes maudits, mais qu’ils ont été souvent occultés, notamment du fait de la guerre froide et du changement de climat de la poésie française, laquelle, dans les années cinquante à soixante-dix, a donné l’impression de tourner le dos à la poésie de la Résistance pour retourner sur l’Aventin des recherches formelles ou de l’introspection.

Mais il est important de préciser que ces poètes, les « poètes de l’école d’Oradour » comme disait Marcenac,  et pour qui Aragon et Eluard furent deux aînés majeurs, ne furent pas des suiveurs. Ils eurent chacun leur personnalité, bien affirmée. Et celle de Rouben est à nulle autre pareille.

Quand je pense à son art du vers, irrésistiblement me vient à l’esprit l’image d’un immense tapis oriental, à son entrelacs des motifs et des fils. On peut en effet à son sujet parler de la « trame du chant ». La trame est ce fil qui croise la navette dans la réalisation du tapis et qui permet au dessin de tenir.  C’est aussi un peu le secret du tissu. Ce n’est pas un hasard si on dit aussi « tramer » un complot… Il y a souvent dans les poèmes de Rouben comme une énigme à déchiffrer, un message secret qui devient clair dès lors que l’on se saisit des clefs.Car si Rouben est un poète de la complexité, ce n’est pas un poète qui cultive l’obscurité pour l’obscurité. Ce n’est en tout cas pas un poète qui parle pour ne rien dire.

 

L’histoire nous livre quelques-unes des clefs principales.

La première clef est sans doute la Résistance. Lycéen, il a eu comme professeur Jacques Decour qui sera fusillé par les Allemands. C’est dans ce contexte de la clandestinité obligée pour l’action comme pour la parole, et de la vie mise en danger que Rouben commence à écrire et à publier. Et malgré le caractère parfois crypté de ses vers, la censure allemande ne s’y est pas trompée qui s’est opposée à la sortie de son recueil « Accords du monde ».  Dans la Résistance, il a reçu le nom de guerre de Musset,  sans doute à cause de son romantisme.

C’est aussi dans cette période, dans l’année 1942, qu’il rencontre sa future femme, Ella. 1942, année de sa rencontre avec Paul Eluard et de son adhésion au parti communiste. De cette expérience de la guerre, découlera son engagement permanent pour la paix. De l’Appel de Stockholm contre l’arme atomique en 1950, au recueil Contrefeux que nous avions publié à quelques-uns, contre la Guerre du Golfe. Rouben a côtoyé pendant cette période les résistants arméniens, les compagnons du groupe Manouchian. Plus tard, aux EFR, il publiera le livre de Mélinée Manouchian, consacrée à son mari, le poète et résistant Missak Manouchian. J’ai gardé souvenir d’une visite que nous lui avions faite ensemble. A la Libération, il sera un fondateur de la Jeunesse arménienne et il lancera le journal Armenia.

 

L’Arménie est bien la deuxième clef. « Rouben, je viens, mon nom le dit, des autres zones », écrit-il dans leVeilleur de Pierre. et aussi : « Tout un peuple est en moi depuis l’événement

                                                                               Que l’histoire a marqué comme un fatal emblème

                                                                               Depuis la clameur sourde où s’élève dément

                                                                               Comme un chant de douleur le cri de l’anathème »
L’Arménie a veillé sur son berceau dès son enfance, l’a bercé de ses mots et de ses légendes. Elle est son orient, comme on dit « l’orient d’une perle », pour parler de la lueur d’aube qui s’y reflète. Cette double identité ne le fait pas moins Français. J’aurais plutôt envie de dire, « au contraire ». Rouben est de ces écrivains « métèques », comme il dit, qui ont comme personne le sens de la langue française, tout en lui apportant quelque chose de différent, une intonation parfois, une atmosphère, un air différent qui élargit son horizon…  On pourrait citer Tzara, Fondane ou Illarie Voronca, mais je pense très particulièrement à Apollinaire, mort il y a tout juste cent ans, le plus français des poètes français du XXe siècle et qui était d’origine polono-italienne.  Cette rencontre avec l’Arménie a été renouvelée par sa rencontre avec Ella.  

 

Et c’est là la troisième clef : l’amour. Il y a tous les tons dans la poésie de Rouben, la simplicité et l’emphase, la colère et l’épopée, la satire et l’humour, souvent l’humour,  un humour à froid, pince sans rire. Mais il y a surtout l’amour. C’est lui qui est au début et c’est lui qui est à la fin, de Variations de Triptyques, son premier recueil, à Un peu de sel sous les paupières où le poète  change de mètre pour faire revivre cette forme très ancienne de la poésie féminine qu’était la chanson de toile et donner la parole à une voix de femme. Même quand il dénonce la guerre et l’abêtissement moderne, par exemple, ou le racisme,  comme dans Lynch, il le fait par amour. « J’attache au pire passé des mots d’amour », dit-il. Et c’est un amour qui, poursuivant la leçon d’Eluard, ne renonce pas.

« Pour qui sait quel amour va envahir le monde

Toute douceur d’aimer résout le paysage. »

Il y a un titre de Rouben qui pour moi résume sa démarche. (Je voudrais dire à ce propos que Rouben partageait avec Eluard cet art des titres, entre proverbe et programme, qui ont la force d’évidence de la poésie dont parlait justement Eluard). Ce titre, c’est Passeur d’horizons.

Passeur d’horizons d’un pays à l’autre, d’une culture à l’autre… Passeur d’horizons entre les hommes et les femmes… Passeur d’horizons entre hier et demain.

 

Francis Combes, Conférence donnée à la Cité Universitaire de Paris , le 14 Novembre 2018