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Laurent Desvoux                          Rouben Melik

Entrée du Christ

     à Jérusalem

"Ça suit son cours la fin à s'arrêter ici

En coupant de son trait la blancheur d'une page

Où le corps étalé se met en croix pour s'i

dentifier au mort disparu sans tapage"  

Ça suit son cours un homme en croix pour le bonheur

Qu'il promettait au prix du corps distribué

Dans les repas dominicaux assez prié

Pour voir en lui l'utilité d'un dépanneur".    


 

Ça suit son cours le signe où la croix se découpe

En ses quatre éléments pour mieux porter le corps

Par la main figuré sur l'autel sans décors

Au moment que la cloche a sonné pour la soupe

 S'en passa quoi de quoi jouer à double jeu         

Du jeu d'aimer à noir ou blanc dans quelle main

Qu'à commencer ce sera qui pour finir quoi

Je prends la dame à te laisser ne pas gagner.

         

Ça suit son cours Un arbre de Venir la croix 

Pour y clouer  Le corps après Son portement 

Par celui-là  Couché dessus  Qui sait comment 

Mourir en dieu Vivant dans son  Partage à trois. 

S'en passa quoi

De quoi jouer

À double jeu 

Du jeu d'aimer 

À noir ou blanc

Dans quelle main

Qu'à commencer

Ce sera qui 

Pour finir quoi

Je prends la dame

À te laisser 

Ne pas gagner

Ça suit son cours 

Un arbre à de 

Venir la croix 

Pour y clouer  

Le corps après 

Son portement 

Par celui-là  

Couché dessus  

Qui sait comment 

Mourir en dieu

Vivant dans son  

Partage à trois.  

Ça suit son cours la page où commencera l'hist

oire avec élégance en eux qu'ont les robots

À la faire et Judas se rend aux lavabos

Pour nettoyer de son veston le sang du christ.


RÊVERIES À LA CROIX SUR DEUX RECUEILS

 

 
     Cette étude sur le thème de la croix concerne deux recueils du poète Rouben Melik, dans son anthologie En pays partagé, publiée au "Temps des Cerises" en l'an 2000, elle pourra surprendre.Les amateurs de poésie qui connaissent le nom du poète l'associent certainement, et de longue date, à son parcours de défenseur de la cause communiste : il a été, par exemple, après la guerre, le secrétaire, l'ami et l'éditeur de Paul Éluard dans leurs années d'écriture militante, à ces moments où le matérialisme laissait peu de place à la méditation religieuse.   Certains verront dans le propos qui suit des intuitions révélant l'univers poétique de son auteur davantage que celui du poète Melik. Elle irritera peut-être ceux qui accordent une place primordiale à la stabilité du sens et de la forme établie une fois pour toutes. Conscient que la démarche n'est pas académique - les preuves paraîtront à certains manquer de consistance - j'en assume, aux frontières du symbolisme et de l'inconscient sous sa forme personnelle ou collective, la dimension rêveuse.   Charles Dobzynski, subtil préfacier d'En pays partagé, révèle "L'allusion à l'eucharistie", "L'alliance allégorique du Christ avec l'inspiration révolutionnaire et l'idéal socialiste". C'est que le poète retrouve le cours de la source arménienne, elle a donné au monde la première nation adoptant le christianisme.  

 L'Ordinaire du jour en une centaine de quatrains développe avec insistance l'anaphore "Ça suit son cours". La croix y est un thème récurrent .

 

 

  Je pense que le thème de la crucifixion christique est l'occasion de mettre en avant la rencontre de l'ordinaire et de l'extraordinaire par la fusion en le Christ du divin et de l'humain, de l'éternité et de la condition humaine, du passé historicoreligieux et du jour présent, réactivée dans le geste eucharistique. Les quatrains de Rouben sont surprenants. Ils portent une élévation, un sens du cérémoniel dans le rythme et l'image ordonnés (la verticalité de la croix). Ils y mêlent des notations volontairement prosaïques, des anachronismes savoureux, d'humoristiques adhésions et/ou contestations de ce premier plan par le quotidien le plus concret et le plus actuel en des vers où s'insèrent le morcellement, la cassure, la blessure, le clou de la prose (l'horizontalité de la croix) .

 

Donnons exemple d'un autre quatrain que nous pouvons tout autant appeler poème à part entière, car chacun développe et découpe à l'intérieur de la laisse une saynète à s'apprécier aussi dans son autonomie :

Dans ce poème donc, ma rêverie superpose les quatre éléments de

la croix découpée et les quatre vers. Je visualise dans le quatrain une

croix découpée dont les quatre éléments ont été désassemblés et posés

les uns sous les autres dans l'alignement des vers, en fagot.

Ma rêverie passe alors sur les coupes des mots à la rime, lieu de

cassure, de nouage, de découpe (c'est moi qui souligne) :

 

  Je visualise à partir de ce quatrain un poème calligramme de

la croix où le second vers viendrait s'accorder au premier, où les

troisième et quatrième

vers complètent une croix verbale, à quatre branches alexandrines 

Voici le poème mis en croix, avec un mot qui retrouve son intégrité paradoxalement au centre de la forme qui incarne le plus le déchirement

de l'être. Le mot n'y a plus son apparence brisée, mais demeure la coupe prosodique.  

 

 

L'Ordinaire du jour  a été publié en 1989, l'année de la chute du Mur

 

Le recueil suivant,  Un peu de sel sous les paupières , est publié sept ans plus tard, l'Arménie a gagné son indépendance dans l'intervalle; le poète accorde sa voix à une narratrice dont c'est le tour de parole; le thème de la croix y surgit aussi dès l'entame. Plus encore, les quatre douzains aux quatre coins de chaque page d'Un peu de sel sous les paupières  proposent nettement au regard du lecteur un calligramme en creux de la croix : celle-ci apparaît dans le blanc de la page dans l'espace laissé vide entre tous ces poèmes formés exclusivement de vers quadrisyllabiques. Si l'on regarde la double page avec la mise en espace de ces huit colonnettes de mots, ce n'est pas moins de trois croix qui apparaissent dans la blancheur et le pli, gravure d'intaille ? annonce du tombeau vide ?
 Ma rêverie se prolonge encore dans l'écoute rythmique et syllabique. L'amorce "Ça suit son cours" me fait entendre ses quatre syllabes et ses quatre mots;

je vois apparaître dans chaque douzain de quatre syllabes un quatrain de trimètres, cachés peut-être, approximatifs certes, mais réels pour qui pratique

ces vers hérités des poètes romantiques. Les poèmes alors montrent leur potentiel de métamorphose. Le douzain devient quatrain pour mes oreilles et mes yeux - et pour les vôtres ?

  

         

De même, rétroactivement et inversement, les quatrains de L'Ordinaire du jour  font apparaître des douzains où le jeu sur le "ver/s coupé par le milieu" prolifère : la croix des quatrains découpés se découpe encore en fagots de

bois à quatre syllabes. Le poème trinitaire devient trimètres scindés :

Je crois que ces rêveries sur des virtualités, toutes hypothétiques, audacieuses

ou hasardeuses qu'elles soient, s'appuient cependant sur les données concrètes, visuelles et sonores, des vers de Rouben. Les critiques s'entendent à dire qu'il

est un poète, en dehors de ses préoccupations humanistes nourrissant son oeuvre, pour qui sont extrêmement importantes la forme et son renouvellement dans le prolongement même de la source millénaire de la poésie française.

   Je partage cette préoccupation, elle éclaire l'amitié qui s'est développée avec

cet octogénaire très gentil et toujours curieux de la vie. Il est urgent de redécouvrir l'oeuvre du poète Rouben Melik qui sait activer toutes les ressources du vers et de la rime dans un monde poétique ne croyant plus en leur

nécessité, proposer des novations formelles sur des bases traditionnelles.

Cela m'est particulièrement visible et audible dans les recueils

L'Ordinaire du jour  et Un peu de sel sous les paupières,

je les perçois comme deux vases communicants s'échangeant leurs possibles

dans la création. Chacun des deux recueils suscite dans le miroir de sa forme poétique un autre recueil caché, potentiellement publiable en nouvelle version, un "livre virtuel" en somme qui fait bouger les frontières des mots, des mètres

et des strophes. Que nous soyons toujours plus à partager le pays de Rouben, celui de l'amitié vive "dans, par et avec" la poésie au long cours.

Laurent Desvoux (Texte écrit dans un café d'Île-de-France dans la ville du poète Rouben Melik le samedi 25. 05. 2002. Remanié le lendemain, jour d'une visite au poète.)
 

La lettre au coeur            De corps me suis

Du jeu de croix                Longue de liane

C'est à mon tour              À ne passer

D'écrire un mot                Que de miroir

Par tant pareil                 À ne changer

Au mot d'aimer               Que sans me voir

C'est à ton tour               Boucles d'oreilles

De regarder                     Et cheveux blonds

Le mot croisé                   Entre mes bras

Le mot passé                    L'autre côté

Autant pareil                   D'avoir été

Au tas de sable                N'est plus pareil


Ne m'y trouvez                J'aurai vécu

L'est déjà tard                 D'avoir été

Si tant je fus                     Par tant pareille

À vous aimer                   Boucles d'oreilles

Ne m'y trouvez                Et cheveux blonds         

À regarder                       Au rêve un peu

Par tant pareille            Plus bleu du ciel

N'aurais été                     Que je regarde

Qu'une autre fois            À demeurer

Qui s'en alla                     Si près de toi

Chercher sans moi         Si près de moi

Sans m'y chercher          Si près passé

Les Khatchkars,

stèles de pierre